« Tonton Marcel », le psychologue qui sait parler aux enfants

Tonton Marcel (à gauche)

Barbara Bouchet, apprentie psychologue nous raconte un autre épisode de son séjour à Dapaong, cet été :

« Ma fille s’est réveillée! Elle s’est réveillée! » : en cette fin de matinée, je rentre à pied de la ville, quand un 4×4 s’arrête à ma hauteur, de l’autre côté de la route. Soeur Marie Stella est au volant. Elle baisse la vitre pour me crier la bonne nouvelle, et m’invite à monter. Elle arrive du Centre Hospitalier Régional (CHR) de Dapaong où Joséphine, une adolescente de l’association, vient d’ouvrir les yeux après plusieurs jours de coma…

Il y a quelques jours, alors que les enfants fêtaient la Première Communion de deux des leurs, Joséphine s’était un peu écartée pour s’allonger après avoir dansé. Stella s’était approchée d’elle pour la taquiner, mais Joséphine ne réagissait plus, elle était déjà inconsciente.

Stella lui prodigue alors les premiers soins. Rejointe par « Tonton Marcel », le directeur de l’association Vivre dans l’Espérance (VIE), ils veillent sur elle toute la nuit. Le lendemain, à la première heure, Joséphine est emmenée par les membres de l’équipe au CHR pour y faire des examens, puis elle est placée en « soins intensifs » en attendant les résultats. Je ne sais pas trop à quoi je m’attendais en allant lui rendre visite à l’hôpital… mais en tout cas, pas à ce que j’ai vu.

Le service des « soins intensifs », c’est une salle dont la porte est ouverte en permanence sur une petite cour intérieure, sur laquelle donne aussi le bureau du « surveillant ». A l’intérieur, il y a une dizaine de lits en fer, avec des potences pour les perfusions. Oubliez les machines sophistiquées et les alarmes de nos services de réanimation ! Ici, il n’y a rien de tout ça. Tout au plus une perfusion, mais rien « d’intensif », au sens où on l’entend en France.

Il doit bien y faire 45°C. Même en bonne santé, c’est difficile à supporter longtemps. Les ventilateurs au plafond ne fonctionnent pas à cause de la coupure d’électricité sur le réseau, et le groupe électrogène de l’hôpital, en panne depuis des mois, n’assure plus le relais. Les caisses sont vides, il n’y plus d’argent pour payer le carburant. Les visiteurs entrent et sortent sans arrêt. Il n’y a aucune intimité. Dans le lit à côté de Joséphine, à moins de 50 cm, une femme décèdera. De l’autre côté, un homme à moitié dénudé grimace de douleur; en face, près de la porte, un enfant gémit et respire avec difficulté.

Stella a organisé une veille au chevet de Joséphine. Elle a aussi amené un ventilateur. Elle parle à cette enfant, l’examine, prend soin d’elle, puis part à la recherche d’un médecin pour s’entretenir avec lui. Elle prend le temps dans les couloirs, malgré son inquiétude, de dire un petit mot d’encouragement à tous ceux qu’elle croise et qui la reconnaissent.

Joséphine ne se réveille pas malgré les soins qui lui sont donnés, et les médecins ne comprennent pas pourquoi. Les examens ne montrent aucune anomalie. Il est décidé, s’il n’y a pas de signe d’amélioration d’ici le lendemain matin, de la rapatrier sur Lomé, la capitale, où l’hôpital est mieux équipé. Ce type de déplacement est compliqué et coûte très cher. Il faut louer une ambulance prêtée par l’hôpital, louer le matériel médical, prévoir de l’oxygène, payer le personnel soignant qui accompagnera le convoi, penser à l’hébergement et aux repas des accompagnateurs sur place, au carburant. Sans compter les frais liés directement aux soins et examens.
La route est pleine de trous, qui obligent à des manoeuvres d’évitement sans arrêt. De plus, elle est très fréquentée par les « titans »; ces gros camions, dont la plupart des chauffeurs n’aiment pas beaucoup être doublés! Il faut toute une journée pour faire les 660 km qui relient Dapaong à la capitale. Parfois plus, quand un pont est cassé ou qu’un accident se produit, ce qui est très fréquent. Tout cela, sans garantie d’avoir un meilleur diagnostic à l’arrivée, vu les moyens médicaux limités du pays. Stella n’hésite pas et passe immédiatement les coups de fil nécessaires pour organiser le départ dans la matinée. Pourtant ce soir, je la sens fatiguée par l’accumulation des difficultés de ces dernières semaines. Elle a des choses à dire à Dieu.

La communauté confie cette jeune femme à l’intercession pendant les vêpres. La nuit est tombée quand nous ressortons de la chapelle. Les chauve-souris volent d’un arbre à l’autre, l’air est légèrement plus frais. On entend le bruit des insectes de la nuit. Soeur Marie Stella sourit en voyant ma mine préoccupée: « Mais Barbara, c’est tous les jours comme ça ici, tu sais! », me dit-elle en riant.

Elle mange rapidement avec nous, entre deux coups de fil, puis repart. Il y a beaucoup à faire pour que tout soit prêt pour le lendemain matin, et elle veut retourner auprès de Joséphine. Une soeur de la communauté la relayera dans la nuit pour qu’elle puisse dormir quelques heures.

Le lendemain, pas d’amélioration. On prépare l’ambulance.

« Tonton Marcel », qui doit accompagner Joséphine, est psychologue de formation. Il connaît l’association depuis très longtemps. C’est Stella, à qui il était allé demander conseil, qui lui a proposé de faire des études de psychologie. Aujourd’hui il est directeur de VIE. C’est un homme doux, attentionné, et efficace. Comme tous les membres de l’équipe, il est très dévoué. De jour comme de nuit, il répond toujours présent quand on l’appelle à l’aide.

Avant de partir, il veut tenter quelque chose et en parle à Stella. Il a échangé avec l’un de ses collègues psychologues par téléphone la veille. Connaissant bien l’enfant et son histoire, il pense qu’il pourrait peut-être s’agir d’un problème d’origine psychologique.

Il se rend au chevet de l’enfant et lui parle. Le lien que cet homme entretient avec les enfants de l’orphelinat est un lien fort. Un « tonton », c’est comme un père. Sa voix est douce, mais il est ferme. Il la gronde, lui parle des conséquences de son coma.

L’enfant reste silencieuse. Mais dix minutes après qu’il ait quitté la pièce, elle se met à cligner des yeux. Une des femmes de l’équipe restée à son chevet lui souffle alors à l’oreille qu’il vaudrait mieux qu’elle ne se rendorme pas, car une femme vient de mourir à côté d’elle. Joséphine se relève d’un seul coup et s’assoit au bord du lit. On lui propose un peu de thé, elle accepte. Elle quittera l’hôpital dans la matinée, sans aucune séquelle. Depuis, elle va bien.

Joséphine n’a pas simulé son coma, il était bien réel. Mais l’âme humaine est complexe, et met parfois en place des mécanismes de défense surprenants. On ne ressort pas indemne de certains drames. Parfois, ceux-ci nous rattrapent plusieurs années après. Il faut du temps, du savoir-faire, mais aussi et surtout du savoir-être, pour aider ces enfants traumatisés par les décès de leurs parents, par la maladie, à se reconstruire.
« Tonton Marcel » a su trouver la petite brèche que l’enfant avait laissée ouverte, comme une main tendue dans un ultime appel à l’aide. Il s’y est engouffré pour la ramener à la vie. Là où la médecine ne pouvait rien, l’Amour, lui, pouvait encore quelque chose. L’Amour, porté par toute une association et toute une communauté, la prière… et un peu de psychologie!

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10 réponses à « Tonton Marcel », le psychologue qui sait parler aux enfants

  1. Bourin Benoît dit :

    merci pour ce récit si bien écrit de cette belle histoire vraie que je ne manquerai pas de faire partager à mes amis. Il va ensoleillé ce beau dimanche d’octobre qui commence.
    Benoît Bourin

  2. morin dit :

    Merci beaucoup pour ce beau témoignage que je lis en ce dimanche matin : il me redonne du courage, c’est tellement vrai…Il n’y a que l’Amour qui puisse quelque chose…

  3. Dubois dit :

    Ne serait il pas possible de collecter des fonds pour remettre l’hopital en ordre?

    Louis

    • Sophie dit :

      Certainement Louis. Mais il faudrait monter une autre association. Déjà, VIE s’occupe des orphelins et des malades du sida en lien avec un autre hôpital, l’hôpital pour enfants Yendube, tenu par les soeurs hospitalières, qui lui aussi a bien besoin d’aide ! Lisez l’article précédent et vous verrez que David Guédon a du pain sur la planche en tant que directeur des ressources humaines de ce lieu de soins où l’on manque de tout et déjà, de médecins !
      Les besoins sont hélas partout… Mais on peut touhjours faire un petit quelque chose.
      Sophie

  4. Brigitte dit :

    Quel beau témoignage… c’est magnifique de nous le faire partager !

  5. dujardin anne sophie dit :

    c’est une merveilleuse histoire vraie, l’amour est capable de beaucoup de choses, la patience, l’écoute, le don de soi et l’envie sont des atouts précieux pour vous tous, je suis infirmière et j’aimerai vraiment vous aider je ne sais pas comment m’y prendre , j’ai été coordinatrice et j’ai beuacoup d’expérience professionnelle , j’avais en tête de monter une association pour venir en aide à ceux qui en ont le plus besoin mais je ne sais pas par ou commencer!!lol pourriez vous m’aider?? je vois que vous manquez de bcp de choses comment pourrions nous vous aider?? merci pour tout ce que vous donnez et n’hésitez pas à me répondre, que Dieu vous bénisse et qu’il nous donne la force..

    • Sophie dit :

      Bonjour Anne-Sophie,
      Merci pour votre témoignage. Je vais transmettre votre demande à Soeur Marie Stella. Elle est partante, en général pour recevoir des aides. Mais je préfère que vous vous coordonniez directement avec elle. Sophie

  6. MAESTRACCI dit :

    Il est des histoires qui donnent envie d’être meilleurs ;-)
    Merci Benoit d’avoir transféré ce témoignage

  7. kpapile dit :

    Je viens de lire cet écrit mais je revis la scène comme si c’était hier. Ah que ça nous avait fait peur ce coma ou simulation de Joséphine défié par tonton Marcel.
    Merci Barbara, tu es très bonne comme reporter!