La visite à la malade

Barbara Bouchet,  volontaire française, nous a déjà raconté ses expériences de l’été dernier, au sein de l’association Vivre dans l’Espérance. Elle nous livre ici un texte bouleversant sur la fin de vie d’une patiente, au milieu de rien mais entourée d’amour.

Soeur Marie Stella au volant du 4×4 de l’association

C’était un vendredi en fin d’après-midi. Malgré une légère pluie en début de journée, la chaleur restait étouffante. Je jetais un coup d’oeil vers le ciel à travers les persiennes de la salle de réunion, espérant y voir un signe annonciateur d’orage. Mais le ciel restait désespérément blanc… blanc comme le voile de Stella, qu’elle réajustait.

La semaine avait été mouvementée avec le coma d’une adolescente qui avait mobilisé une bonne partie de l’association. L’enfant s’était finalement réveillée le matin même, mais les nuits avaient été courtes pour Stella; et la fatigue se faisait sentir.

La réunion du staff que Stella animait, touchait à sa fin; l’équipe se préparait à fermer les bureaux pour le week-end. Stella aurait pu rentrer souffler un peu avant d’aller prier avec les autres soeurs et prendre seule la garde de nuit auprès des enfants de l’orphelinat, mais non… elle décide de rendre visite à une femme en phase terminale qui loge en ville. «Est-ce que tu veux venir?». Ah, Stella, j’avais peur que tu ne me le proposes pas!

Le 4×4 descend en se balançant les petites rues en latérite de la ville, et s’immobilise à côté d’un commerce ambulant. Ici, tout le monde connaît la voiture de Stella et ce qu’elle fait. Elle salue la commerçante, les enfants et les voisins, puis  notre groupe de quatre personnes s’enfonce en enfilade à l’intérieur d’une concession familiale située à l’arrière de la rue.

Devant ma peur de ne pas être à ma place à l’intérieur de la maison, Stella prend le temps de me rassurer en me disant que la présence d’un «Blanc» donne, au contraire, plus de poids à la lutte contre la discrimination. Nous venons à plusieurs pour témoigner non seulement de notre intérêt et de notre mobilisation pour cette femme, mais aussi pour soutenir la famille.

Cette famille nous accueille dans la cour intérieure; ils appellent la mère. On nous conduit à la patiente. Elle est allongée sur le béton. Il n’y a pas de toit dans cette «chambre», juste le ciel. Juste le ciel et des murs pour délimiter ce petit espace où elle va terminer sa vie, pas même une porte derrière laquelle se cacher. Dire qu’on est à quelques milliers de kilomètres seulement de la France… Je ressens de la colère devant tant d’inégalités face à la fin de vie.

On nous apporte un banc. Cette femme d’une quarantaine d’années est squelettique.

Allongée sur de simples draps à même le sol, elle se met en mouvement difficilement, mais en apercevant Stella, elle tient à se redresser et sourit. Son regard est si tendre et si vivant malgré la faiblesse générale et la douleur, que je devine le lien fort qui unit ces deux femmes.

Stella l’aide à s’asseoir, et tout en lui demandant de ses nouvelles, chasse inlassablement les mouches qui viennent l’agacer, passe une main sur son visage, l’examine avec attention.

Elle dit des mots simples, mais pleins d’humanité, pleins de vie et de douceur; la fait rire.

Elle répond aux larmes de la mère qui est venue nous rejoindre. Elle promet de revenir rapidement avec du matériel laver la place où elle dort pour éloigner les mouches, lui faire des soins et la coiffer.

Des gestes d’amour… Ses paroles apportent la paix, et redonnent courage et dignité. C’est un moment vrai et profond, un de ces moments d’éternité, qui ramène à l’essentiel de ce pourquoi nous vivons.

Je me sens si petite devant ce qui se passe. Il me semble qu’il n’y a rien de plus important au monde, que ce qui est fait à cet instant pour cette femme qui va mourir et pour sa famille qui se sent démunie face à une maladie encore considérée comme honteuse.

Quand tout s’écroule, il reste la relation, la fraternité.
Cette femme est morte une semaine plus tard, mais dans sa maladie, grâce à Stella et son association, elle et sa famille auront connu ce que c’est que d’être accueilli, d’être aimé inconditionnellement. Dans cette Afrique où la misère fait voler en éclats les élans de solidarité, c’est un miracle auquel je viens d’assister, une espérance…

Dans mes activités de bénévole d’accompagnement de fin de vie en France, j’ai vu si peu souvent quelqu’un témoigner de tant d’amour pour l’autre. Dans nos formations, nous apprenons surtout à nous protéger de la relation. Tout cela me semble tellement inadapté à présent. Je comprends qu’au contraire, il est urgent d’oser nous y risquer.
Barbara Bouchet

Visites à des malades, ici dans un village

Cette entrée a été publiée dans Le journal de Barbara. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Une réponse à La visite à la malade

  1. marie stella dit :

    Coucou Barbara! Merci pour tout. Quelle mémoire tu as!
    Merci pour tous tes beaux témoignages sur VIE. Que Dieu bénisse tes projets, tes études.Tous les enfants et moi-même ainsi que le personnel t’envoient un gros bisou.