Une histoire d’amour maternel à Dapaong

Florence Massart donne le biberon à la toute-petite Marie-Gabrielle, entourée de Soeur Marie Stella et de Maman Rita. (Photo D.R.)

Florence Massart donne le biberon à la toute-petite Marie-Gabrielle, entourée de Soeur Marie Stella et de Maman Rita. (Photo D.R.)

Voici le bouleversant récit de Florence Massart, infirmière en France, qui est partie en janvier 2016, pour vivre dix jours au sein de l’association« Vivre dans l’Espérance » à Dapaong au nord du Togo. Avec son mari Christophe, ils ont fait la rencontre de la petite Marie-Gabrielle dans des circonstances dramatiques.Elle raconte comment cette expérience a transformé et réorienté sa vie.

11 janvier 2016, l’avion décolle de Bruxelles pour une arrivée prévue le lendemain à Lomé, au sud du Togo. Christophe mon mari qui est agriculteur ainsi que Délia, infirmière comme moi, sont à mes côtés.

Je ne savais même pas où se trouvait le Togo

Notre but est d’atteindre Dapaong, à 750 kilomètres au nord de ce tout petit pays

Christophe et Florence Massart, maman Rita, Jacqueline, soeur Marie-Stella et Délia Chérif. ( Photo D. R.)

Christophe et Florence Massart, maman Rita, Jacqueline, soeur Marie Stella et Délia Chérif. ( Photo D. R.)

situé à l’ouest du continent africain, afin d’y rencontrer Sœur Stella que je connais seulement par son livre. Il y a quelques mois encore, je ne savais même pas où se trouvait le Togo et ignorais l’existence de cette religieuse.

Aout 2015 : La moisson bat son plein mais Christophe et moi sommes accablés par la nouvelle que nous venons d’apprendre quelques jours auparavant : Un nouveau refus – le second- nous a été mentionné pour notre demande d’adoption. Bien sûr, nous étions déjà parents de deux jeunes filles de 22 et 20 ans, si bien que personne ne comprenait notre volonté d’adopter.

Profondément atteinte dans mon cœur de mère, je pressens pourtant intimement que quelque chose de beaucoup plus grand va arriver. Alors que je rentre des champs, une intense envie m’étreint de me rendre au monastère de Saint-Thierry (près de Reims), chez les sœurs Bénédictines. Au sein de cette chapelle, au cœur de ma détresse, j’ai le profond désir de lire Sa Parole. Ni Bible ni Magnificat dans le sac, j’y retrouve pourtant un Ave Maria (revue diocésaine des pèlerinages) qui est là depuis un petit moment et que j’aurais dû déjà remettre depuis longtemps à mon amie Angela.
J’ouvre au hasard ce trimestriel et « tombe » sur le témoignage de Joseph Pitois qui vient de passer quelques temps auprès de Sœur Stella en compagnie d’un certain diacre nommé Benoît Bourin.
C’est alors tout mon être qui s’éveille et  crie : «  Mais c’est exactement ce que nous cherchons ! ». Rentrée vite à la maison, je téléphone à droite et à gauche pour, enfin, obtenir le numéro de téléphone de ce fameux Benoît Bourin qui connaît cette formidable religieuse : Sœur Stella.

Rien ne sera plus jamais comme avant

… Et voilà comment cinq mois plus tard je me retrouve avec mon époux, dans cet avion, pour rejoindre Sœur Stella. Une sensation étrange m’envahit, mêlant joie et crainte. Je ne sais où ce voyage va nous mener mais j’ai la conviction que rien ne sera plus jamais comme avant. J’ouvre « au hasard » ma Bible et lie le passage d’Anne, la mère de Salomon.
C’est seulement le 13 janvier vers 22h que nous arrivons enfin à Dapaong, accueillis dès notre descente du bus par cette « mystérieuse» Sœur Stella. Un être entier, rempli de joie et d’une force indicible qui nous fait totalement oublier la fatigue de ce périple.

Les deux premiers jours, nous accompagnons, suivant nos affinités respectives, Sœur Stella dans les différents lieux de son exercice pour dit-elle « mieux comprendre comment ici cela fonctionne. Car ce n’est pas du tout comme là-bas, chez vous en France. Ici on a besoin de connaître les gens pour agir, après ils nous font confiance. Moi ce qui m’étonne toujours chez vous les Français, c’est votre capacité à aimer et à donner sans même que vous connaissiez les gens ;  je rends grâce à Dieu tous les jours pour cela car sans vous, on ne pourrait pas faire tout ce travail ici.»

Samedi 16 janvier, 5 h du matin, Stella passe me prendre pour faire une toilette mortuaire à la morgue. Infirmière spécialisée en soins palliatifs, tous ces soins font … partie de moi. Je suis pour autant habituée au confort douillet de notre beau pays et face à ce corps inerte dans cette morgue oh combien précaire, je suis saisie par la « majesté » de l’ambiance qui y règne et de leur façon tellement simple et respectueuse d’agir.

Sur sa moto, la fidèle Hortense, un des piliers, depuis l'origine, de l'association, transporte Florence. (Photo D.R.)

Sur sa moto, la fidèle Hortense, un des piliers, depuis l’origine, de l’association, transporte Florence. (Photo D.R.)

8h30, nous sommes de retour à la maison pour un petit déjeuner (ce sera juste un café pour moi !). Hortense, la cuisinière est en plein boum. En effet elle prépare avec Christophe et d’autres, le repas du mariage de l’après-midi prévu pour entre 300 à 500 personnes. La fourchette est large mais « ici c’est comme ça  » nous dit Hortense avec sa joie habituelle.

9h ; Marcel, le bras droit de Sœur Stella vient nous rejoindre. Il s’assoit, tendu. Il a reçu un appel : «  Un bébé vient d’arriver à la pédiatrie ». Après quelques échanges remplis d’inconnues face à ce fait, exceptionnel pour moi mais presque habituel pour eux, nous partons pour la pédiatrie.

« Un bébé ! Merci Seigneur !»

A peine arrivées dans la salle de consultation, une femme d’un certain âge me tend

le bébé que je prends à bras ouverts. Stella et la femme conversent alors en moba, la langue locale. J’accueille cet enfant qui semble être une fille au vu de la finesse de ses traits. J’ai l’impression de porter une plume enveloppée d’une fine couverture qui de toute évidence, n’a jamais reçue une goutte d’eau pour en chasser l’odeur presque nauséabonde qui se diffuse. L’enfant porte un tee- shirt crasseux et … bien trop grand qui laisse entrevoir sa frêle épaule. Nos regards se croisent, l’amour vient d’éclore. A cet instant même, un lien indéfectible s’est tissé entre cet enfant, ce monde que je viens à peine de découvrir, et l’être que je suis.

L’enfant a faim. Sœur Stella et moi partons en direction de l’orphelinat Sainte Monique. Stella me confirme que c’est bien une fille, née le 11 janvier, jour de notre départ. Sa mère est morte au village à une dizaine de kilomètre de Dapaong. La femme qui a amenée l’enfant vit aussi au village. Elle avait entendu parler de Sœur Stella et comme personne au village ne pouvait assumer l’enfant, elle l’a amené jusqu’ici, à pied. Il y a aussi quatre frères et sœurs plus grands qui sont restés au village.

Immédiatement je demande la possibilité de parrainer l’enfant. Avec son rire typique, Stella me répond que je peux même donner un prénom à cette petite perle ; C’est ainsi que Marie-Gabrielle est entrée pour toujours dans notre vie. Le prénom seul de Gabrielle ne se donne pas pour une fille au Togo mais pour les garçons. Pour les intimes elle restera pourtant Gabrielle.

Il est 12h passé lorsque nous arrivons à l’orphelinat. Quelle leçon d’humilité je reçois alors ! Maman Rita sort du réfectoire accompagnée des enfants. En me voyant descendre de la voiture avec Gabrielle dans les bras, elle accoure en levant les bras au ciel et en s’écriant : «  Un bébé ! Merci Seigneur !». Et tous les autres enfants accourent en chantant : « Un bébé ! Un bébé ! Un bébé ! ». Ah, quel merveilleux accueil pour notre petite Gabrielle qui n’était absolument pas attendue et qui pourtant, à immédiatement fait la joie de tous ceux qui dorénavant, seraient ses frères et sœurs.

Les présentations sont faites et Gabrielle peut enfin téter. Quelle grâce que nous

Avec tous les nouveaux-nés qui arrivent à l'association, heureusement que Délia et Florence ont amené tout un stock de lait pour bébés !

Avec tous les nouveaux-nés qui arrivent à l’association, heureusement que Délia et Florence ont amené tout un stock de lait pour bébés !

ayons pu amener avec nous deux valises remplies de boites de lait en poudre 1er et 2e âge. A regret (parce que je laisse déjà ma petite Gabrielle) je pars avec Sœur Stella au village, à une dizaine de kilomètres de Dapaong.
En voiture, Stella me dit que la mère de Gabrielle n’a pas pu aller en consultation malgré les recommandations de l’infirmier qui était passé quelques semaines plus tôt car elle n’avait pas l’argent. « Et combien coûte la consultation ? » lui répondis-je. « 100frs CFA » me dit la Sœur. Je calcule : 100 frs CFA cela fait 100 anciens francs soit 1 franc soit … quinze centimes d’euro. Je ravale ma salive, c’est le vide dans ma tête, tout s’emmêle.
Cauchemar ou réalité, je n’arrive pas à réaliser. Non c’est impossible, personne aujourd’hui ne peut mourir pour 15cts d’euros !
Nous arrivons au milieu de nulle part, quelques huttes éparses sont dressées devant nous et un petit groupe de femmes nous accompagnent jusqu’à la « maison » de Gabrielle. Nous ne sommes que trois à y rentrer ; la femme, Sœur Stella et moi-même. A terre sur un lit de paille d’environ 1,20m de large, git la maman de Gabrielle, du sang partout, un masque sur sa bouche pour tenter de masquer l’horreur. La femme sort et je reste seule avec Stella.

Mourir pour quinze centimes d’euro…

Dans un profond silence respectueux, nous faisons la toilette mortuaire de cette pauvre maman. Malgré mon incompréhension et ma profonde colère contre Dieu, nos gestes se font naturels et s’enchainent avec une intense douceur. La toilette terminée, nous avons la même réflexion : Elle est belle.

Sœur Stella sort alors de son sac un appareil photo et fait un cliché du visage. Je ne comprends pas pourquoi mais c’est tout naturellement qu’elle me répond que c’est pour Gabrielle, lorsqu’elle sera plus grande ; une évidence qui m’échappait.

D’autres personnes arrivent dans la case qui devient très vite trop petite. Je suis dans une position très inconfortable; jambes écartées par la paillasse de la gisante, dos courbé par l’abri trop exigüe où la chaleur est à son comble. Sœur Stella invite tous ceux qui le souhaitent à prier. Un moment solennel extraordinaire où la douleur marquait le cœur de chacun.

J’aperçois quatre magnifiques enfants

Nous sortons. 28 ans, cette femme avait 28 ans. Je boue en moi-même face à cette insupportable injustice. A l’extérieur et sans même m’en rendre compte, je me retrouve au centre avec Sœur Stella et tout le village qui est autour de nous. J’avoue là avoir eu un moment de doute et j’ai instantanément compris ce que pouvait ressentir une personne de couleur au milieu de personnes toutes blanches de peau.

Quasi face à nous, j’aperçois quatre magnifiques enfants ; Je ne me souviens pas avoir vu auparavant de visages aussi tristes chez des enfants. Intimement, je suis effrayée face à mon impuissance et continue de rager auprès de Dieu. Je ne comprends rien aux paroles qui sont dites. D’un coup, les gens applaudissent et viennent me serrer la main presque … heureux. Sœur Stella m’explique que c’est parce qu’ils sont tous contents de savoir que la petite Gabrielle est parrainée.

20, 25 euros par mois ; Qu’est ce donc en comparaison de quinze centimes d’euro ! Eux sont contents ; Moi j’ai honte. Honte de mon pays où le gâchis est à son apogée. Honte de mon pays où le ridicule et le superflu l’emportent sur le concret et les valeurs humaines pourtant si simples. C’est là que je comprends l’importance d’une seule goutte d’eau. Une goutte d’eau ce n’est rien et pourtant, elle peut sauver un enfant. Aujourd’hui je le sais, aujourd’hui je le vis.

« Il y a tant de souffrances
qu’on ne peut pas toujours les emporter avec nous »

Sur le chemin du retour et à mon étonnement, Sœur Stella rit avec quelques femmes. « C’est comme ça chez nous, il y a tellement de souffrances partout qu’on ne peut pas les emporter toujours avec nous ; On vit l’instant comme il se présente mais en restant responsable ».

Le parrain en pleine action ! (Photo D. R.)

Le parrain en pleine action ! (Photo D. R.)

En voiture, Stella m’informe que le lendemain une partie du village viendra à l’orphelinat avec les quatre enfants qui s’avèrent être les trois frères et la sœur de Gabrielle. En effet, elle leur a demandé de réfléchir entre eux sur la possibilité d’élever ces enfants au sein de leur village.
Elle me dit que c’est vraiment très dur pour eux car personne dans le village n’avait les quinze centimes d’euro à prêter à la maman. Le père, beaucoup plus âgé que sa défunte femme est simple d’esprit et ne pourra subvenir aux besoins des enfants. C’est la goute qui fait déborder le vase et je prends la décision de parrainer chacun de ses enfants.

De retour à la maison Saint -Jean, nous devons maintenant nous préparer pour le mariage où nous sommes conviés.  Puis la journée se termine, la cérémonie est finie, c’est humblement et en paix que j’aide à servir le repas aux invités.
Florence Massart

P. S. : Florence repart à Dapaong à Pâques pour être présente aux baptêmes de ses filleuls.

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Une réponse à Une histoire d’amour maternel à Dapaong

  1. Pascale Medori dit :

    Superbe! Merci Florence! Je suis très émue de lire ton témoignage, et ravie de t’avoir rencontrée à Dapaong, ainsi que Christophe et Délia. Gros bisous à toi et à ta grande famille franco-togolaise! Pascale