Des pommes de terre de France pour reboiser la savane

Un bas-fonds de la campagne togolaise, transformé en terrain de maraîchage et surtout, bordé de jeunes arbres qui protégeront le sol et maintiendront l'humidité. (Photo B. Bourin)

Un bas-fonds de la campagne togolaise, transformé en terrain de maraîchage et surtout, bordé de jeunes arbres qui protégeront le sol et maintiendront l’humidité. (Photo B. Bourin)

L’agriculteur français Benoît Bourin, fidèle soutien de Vivre dans l’Espérance depuis des années, nous raconte son dernier projet pour accompagner les paysans de Dapaong qui luttent contre la déforestation de leur région des savanes. Il s’agit de soutenir, par une action en France, le projet « Songou Man ».
Voici son journal de bord.

Issy-les-Moulineaux, samedi 17 septembre 2016 : Me voici vendant

des pommes de terre sur un trottoir de la banlieue parisienne, avec Véronique mon épouse, Bérangère, ma fille, et Jeannette qui nous accueille rue du Général-Leclerc. Des passants s’arrêtent et posent des questions :

– Vous vendez des pommes de terre ?

Vente solidaire en direct, à Issy-lès-Moulineaux (Hauts de Seine).

Vente solidaire en direct, à Issy-lès-Moulineaux (Hauts de Seine).

– Oui, oui. Elles sont « bio » ! Nous venons des Ardennes et nous les avons cultivées à la main, aidée d’une petite équipe de bénévoles. Nous les vendons au profit d’une action de reboisement au nord du Togo.
Ce jour là, nous avons écoulé plus de 400 kg de pommes de terre.

Dapaong, Janvier 2015 : Je suis en grande discussion avec monsieur Salifou Bounele, à l’intérieur de la maison Saint-Jean. La nuit est déjà tombée et je découvre un homme passionnant.
Cela faisait un an et demi que j’avais entendu parler du projet « Songou Man » (« L’ombre est bonne ») lors d’une conférence de Soeur Marie-Stella à Paris, où j’avais croisé Jeannette Rouhaud qui m’avait glissé un tract sur cette association. Ce tract m’avait beaucoup intéressé car il parlait de reboisement dans la région des Savanes.
pommes-terre-salifouEn effet, près de trente ans auparavant, alors jeune volontaire coopérant, je m’étais beaucoup investi dans cette même région sur la mise en place d’un petit projet de reboisement avec la création de pépinières villageoises. Les résultats avaient été modestes et je regrettais le manque de lucidité des villageois sur les difficultés engendrées par la disparition des arbres sur cette terre si fragile des Savanes : appauvrissement des écosystèmes, érosion des terres, diminution des pluies, manque de combustibles pour la cuisson ….
Ce soir là à Dapaong, l’homme qui me parle avec passion, évoque avec gravité l’état très préoccupant de la région des Savanes .
Prenant souvent l’exemple du Ghana et de la Côte d’Ivoire, terre d’immigration pour beaucoup de jeunes paysans de la région de Dapaong,  il explique le contexte plus favorable à l’agriculture dans ces pays, grâce à la présence nombreuse des arbres. Conséquence : une pluviométrie plus abondante et donc des récoltes plus importantes. Son rêve est de reboiser la région des Savanes car il se dit que ce qui se vit au Ghana et en Côte d’Ivoire, peut se réaliser aussi à Dapaong.
«  D’ailleurs, ajoute-t-il, aujourd’hui il n’y a plus besoin comme il y a trente ans de sensibiliser la population à la question du reboisement. Je reçois presque quotidiennement des demandes de villages qui veulent que notre projet intervienne dans leur milieu. Les paysans ont compris combien l’arbre était important et indispensable pour leur survie et leur développement ».
Nous convenons de nous retrouver quelques jours plus tard pour passer une

Plantation de jeunes arbres destinés à produire rapidement du combustible pour les paysans qui épargneront ainsi les grands arbres plus précieux. (Photo B. Bourin.)

Plantation de jeunes arbres destinés à produire rapidement du combustible pour les paysans qui épargneront ainsi les grands arbres plus précieux. (Photo B. Bourin.)

après-midi de visite ensemble sur le terrain. Et c’est avec plein de souvenirs heureux, que j’enfourche la moto d’Hortense, notre hôtesse de la maison Saint-Jean. Accompagné de Joseph, l’un de mes trois compagnons de voyage, nous partons voir quelques sites de reboisement. Les vieux réflexes de conduite à l’africaine me reviennent rapidement, surtout lorsqu’il faut traverser des bans de sables barrant le chemin de la piste.
Et nous voici au milieu d’une première plantation réalisée, il y a trois ans. Les arbres sont hauts. Le grillage de clôture n’est plus nécessaire et a été déménagé sur un autre site. Ces arbres sont à croissance rapide. L’objectif est de pouvoir fournir rapidement du bois à la population afin qu’elle respecte et protège les arbres traditionnels comme le karité, le néré, plus adaptés au milieu mais qui mettront d’avantage de temps à pousser.
Chaque intervention du projet « Songou Man » dans un village ne peut se faire qu’après que les villageois se soient organisés collectivement pour laisser un terrain à disposition. Ce terrain est souvent laissé par le plus grand propriétaire du village. Des plants seront ensuite distribués aux villageois qui les planteront sur leur terre propre. C’est toute une dynamique qui s’enclenche.
Le chef du village ainsi que quelques villageois, voyant notre venue viennent à notre rencontre pour nous accueillir nous expliquant les tailles qu’ils avaient déjà pratiqués sur ces arbres de trois ans et comment ils s’étaient organisés entre eux pour gérer ce domaine désormais collectif.
Mais pas trop le temps de traîner, nous filons à 10 km de là, vers un bas-fond

Plantations d'oignons dans le bas-fond. (Photo B. Bourin.)

Plantations d’oignons dans le bas-fond. (Photo B. Bourin.)

qui vient d’être replanté. La surface protégée par la clôture est assez impressionnante et représente plus de deux hectares. A l’intérieur et dans la partie la plus basse, deux puits ont été creusés et toute une activité de maraîchage s’est organisée. C’est un peu une fourmilière qui s’active et nous sentons une réelle atmosphère de joie dans ce lieu en train de se transformer.
Les planches de maraîchage ont été façonnées de façon pas toujours bien rectiligne d’ailleurs (pourquoi pas ?) mais  déjà les récoltes de salades, choux, oignons, piments sont prometteuses.
Tout autour du périmètre maraîcher, on peut voir les petits arbustes en bonne santé qui ne demandent qu’à pousser et qui demain feront de ce site une oasis de verdure où il fera bon y vivre et y travailler. En remontant un peu plus haut, je m’arrête sur une portion de terre couverte de latérite, devenue ainsi impropre à l’agriculture. Le sol a disparu et une croute dure s’est formée. J’interroge Salifou en lui demandant si un jour, grâce aux arbres ces sols pourront redevenir productifs. Pour lui, il n’y a pas de doute. Dans une vingtaine d’année, grâce aux arbres et à leurs apports organiques, ces sols pourront redevenir exploitables. Nous quittons nos amis travailleurs et je m’émerveille de ce que je viens de voir.
Le soir va bientôt tomber et nous reprenons nos motos pour revenir à Dapaong. Oui, quelle évolution sur cette question du reboisement depuis trente ans ! J’avais rêvé à l’époque de ce que Salifou est en train de réaliser. Seuls quelques paysans étaient alors conscients des enjeux et s’engageaient à planter et protéger les arbustes. Mais là, c’est tout une population qui bouge. Et il n’y a plus besoin de faire de grands discours. Que de temps perdu, pourrait-on penser ! Oui, mais ce qui se réalise aujourd’hui et avec la stratégie adoptée permet déjà et rapidement d’obtenir des résultats tangibles.
Bien sûr, ce ne sont pas ces quelques hectares reboisés qui vont influencer les précipitations en saison des pluies, mais un modèle et des solutions sont proposées. Ce ne sont plus des idées mais des expériences réelles qui ont déjà une influence positive sur le milieu.
Alors plutôt que d’attendre sans rien faire, cette action loin d’être modeste, ne peut être qu’encouragée et soutenue avec le plus de moyens possibles.
J’admire aussi la vision et la pédagogie développée par Salifou. Il « mouille sa chemise » et met à disposition de ses frères togolais, ses compétences et son dynamisme. Il fait partie de ses personnes merveilleuses que je découvre à chaque voyage à Dapaong, donnant le meilleur d’eux-mêmes, chacun dans son domaine (santé, éducation, droit de l’homme, agriculture, … ) pour améliorer les conditions de vie de leurs frères et sœurs.

Florence et Christophe admirent la récolte. (Photo B. Bourin.)

Florence et Christophe admirent la récolte. (Photo B. Bourin.)

 Samedi 3 septembre 2016, La Neuville-en-Tourne à Fuy (08) : ( excusez, le nom de mon village. C’est toute une histoire ! ). Nous sommes dix-sept à être venus récolter ce fameux champs de pommes de terre  que j’ai pu mettre en place sur une parcelle cultivée en « Agriculture Biologique » sur mon exploitation.
Je suis heureux et c’est un peu la fête. Je vais enfin voir le fruit de nos efforts. Et c’est une action de grâce qui monte de mon cœur. Car depuis novembre 2015, je réfléchis à ce projet de culture de pommes de terre. Mais entre l’idée et la réalisation, il y a un long chemin. J’ai voulu cultiver ce champs manuellement et collectivement, « à l’africaine » et le pari a réussi. Et je revois toutes les étapes, les aides et les conseils dont j’ai bénéficié pour que tout se déroule le mieux possible.

Désherbage du champ en juillet. (Photo B. Bourin.)

Désherbage du champ en juillet. (Photo B. Bourin.)

Malgré les pluies fréquentes et une forte pression du mildiou, l’enherbement a été maîtrisé et la récolte est abondante. Comme à Dapaong, dans le jardin de la ferme de Vivre dans l’Espérance, j’ai osé une bénédiction pour que cette terre donne le meilleur. Et jamais, je n’aurais imaginé une si belle récolte.
Ce samedi matin, les ouvriers sont nombreux. Les 10 ares devraient être ramassés pour midi. Et je pense à Eric qui nous a prêté son motoculteur et qui m’a bien aidé avec Béatrice à planter les 300 kg de plants.
Aujourd’hui, Il y a aussi Bernard et Mado les retraités du village, Marc l’artiste

La joyeuse équipe de bénévoles. (Photo B. Bourin.)

La joyeuse équipe de bénévoles. (Photo B. Bourin.)

musicien, Edwige ma super vendeuse de savons de Joséphine  qui est venu d’Herpy l’Arlésienne avec Céline sa petite voisine et Sylvie sa complice. Et puis, il y a  Florence et Christophe, les nouveaux amoureux de Dapaong (des amis de Vivre dans l’Espérance), qui ont fait 35 km, et Johanna qui accompagne ses parents. Enfin, ma famille au complet, avec papi Hervé (82 ans), Laurent, le frangin, mes enfants et leurs amis, Véronique a préparé la table où nous allons pouvoir partager le repas. Je n’oublie pas Gilles et Jordan, les voisins, qui vont mettre à notre disposition leur hangar frigorifique pour stocker la récolte en bonne condition. C’est qu’il faut de la place pour stocker les 3 tonnes de pommes de terre.
Je suis heureux et le paysan que j’essaie d’être ici, voit déjà comment cette belle récolte va pouvoir se transformer là-bas en arbustes et demain en arbres.
Cette petite pierre ici, pour maintenir la vie là-bas,  va rejoindre les efforts de beaucoup, pour que demain, mes frères paysans des Savanes continuent à vivre sur cette terre de Dapaong.
Que la terre de mon petit village de France, puisse servir demain à la terre  d’Afrique, quelle belle récompense !
Mais attention l’affaire n’est pas finie, me direz-vous ! Reste la vente ! Oui, c’est un autre défi mais l’expérience d’Issy-Les-Moulineaux me met en confiance d’autant que les premiers retours des gastronomes sont très positifs. Et puis je ne suis pas seul sur cette route. Loin de là, chacun y met du sien et est fier de m’annoncer de nouvelles commandes.
« Songou Man » est un nom qui va se faire connaître dans bien des cuisines ardennaises et parisiennes ! Il le mérite.
Benoît Bourin

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Une réponse à Des pommes de terre de France pour reboiser la savane

  1. BOUNELE Kouman Salifou dit :

    Félicitations Benoît, quelle belle façon de faire revivre des moments forts! Vous êtes très passionnés par votre travail et c’est en fait le secret de votre réussite. Bonne chance et merci pour cet engagement envers les autres, Que Dieu vous bénisse.